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Depuis les attaques du 13 novembre 2015 à Paris et l’arrestation de Salah Abdeslam, l’un des auteurs desdites attaques, le 18 mars 2016, le monde entier a découvert la commune de Molenbeek à Bruxelles en Belgique. Désormais tristement célèbre, Molenbeek est devenu l’objet de toutes les curiosités. Mais une question s’impose au regard de la gravité de la situation et de l’image que renvoie désormais cette commune de Bruxelles: pourquoi Molenbeek est-il devenu un terreau du djihadisme en Europe? Qui en sont les coupables?

Molenbeek, une commune limitrophe du centre de Bruxelles, la capitale européenne, a fait la une des journaux mondiaux à la fin de l’année 2015 et récemment lors de l’arrestation de Salah Abdeslam à la rue des Quatre Vents à Molenbeek. Et pour cause ? La plupart des auteurs des attaques du 13 novembre 2015 dans la capitale française y ont habité ou séjourné. Aujourd’hui, ce quartier, dont la moitié de la population est d’origine marocaine et dont le taux de chômage atteint 25%, contre 8% pour l’ensemble du pays, est au centre de tous les débats liés au terrorisme mondial. Mais au-delà des polémiques, il faut bien se poser la ou les questions qui vaillent. L’Europe en crise cherche des solutions pour mettre ses populations à l’abri du besoin. Si chaque fois, elle évite de s’attaquer aux lobbies financiers qui contrôlent presque 50% des richesses mondiales à eux seuls, elle n’hésite pas cependant à adopter des mesures plus inhumaines et le plus souvent contre les intérêts des plus faibles. L’exclusion sociale étant l’une des idées, non écrites peut-être, les plus répandues soutenues par un nationalisme béat.

Déjà considérée par plusieurs rapports comme le pays le plus raciste du monde, la Belgique est un pays où les inégalités sont perceptibles au premier coup d’œil pour le touriste qui y débarque pour la première fois. Si Bruxelles reste un laboratoire, sa commune de Molenbeek est l’épicentre de cette politique d’exclusion qui finalement est l’épine dorsale des politiques publiques du Royaume. S’agissant de Molenbeek, quand on y ajoute le nombre des jeunes désœuvrés et peu scolarisés, on comprend mieux pourquoi le quartier est devenu au fil des ans un moule à fabriquer les jeunes terroristes.

Molenbeek en quelques mots

Qu’on le déplore ou qu’on y trouve une excuse, Molenbeek est devenue l’un des hauts lieux du terrorisme en Europe dans un pays qui compterait, selon l’islamologue Mathieu Guidère, 19 foyers de candidats au djihad toujours prêts à partir en Syrie. Un pays, faut-il le rappeler, qui compte 400 à 600 jeunes ayant fait le voyage en Syrie. Enorme pour un pays de 11 millions d’habitants. C’est à Molenbeek, l'une des 19 communes de Bruxelles-Capitale, commune à forte population immigrée à l’est de la capitale belge et au taux de chômage élevé que depuis une vingtaine d'années, les auteurs de plusieurs attentats djihadistes séjournent. En 2001 les assassins du commandant Massoud, en Afghanistan, y ont séjourné, tout comme Hassan El Haski, condamné pour avoir été l'un des concepteurs des attentats de 2004 à Madrid (191 morts et 1.800 blessés), ou encore Mehdi Nemmouche, le principal suspect de l'attentat au Musée juif de Bruxelles en mai 2014. L'auteur de l'attaque en août 2015 du Thalys Amsterdam-Paris, Ayoub El Khazzani, y avait séjourné chez sa sœur avant de prendre le train. Enfin, une cellule terroriste démantelée en janvier 2015 à Verviers avait également des attaches à Molenbeek. Sans oublier Salah Abdeslam et son frère qui s’est fait exploser à Paris, y compris les auteurs des attentats de Bruxelles du 18 mars qui y avaient leurs habitudes.

Une commune qui offre un "anonymat facile". Dans les colonnes du quotidien belge La Dernière heure du 14 novembre 2015, Françoise Schepmans, le bourgmestre (le maire en Belgique, ndlr) de Molenbeek-Saint-Jean, n’est pas étonné, mais défend sa commune. « Que des terroristes soient passés par Molenbeek, une commune faisant partie d'une capitale et donc où il existe un anonymat et beaucoup de passages, ne m'étonne pas vraiment », avait-t-elle expliqué. « Par contre que de jeunes Molenbeekois soient directement impliqués dans ces affaires de terrorisme, c'est très interpellant », ajoute Françoise Schepmans, confiant qu’il était difficile pour elle de voir sa commune pointée du doigt par les médias français. « En fait, ce n'est qu'un seul quartier et quelques rues fréquentées de Molenbeek qui sont impactés par ce phénomène de radicalisme violent. Cela a commencé dans le centre et le quartier maritime de Molenbeek, mais cela ne veut pas dire que les radicaux n'habitent pas ailleurs ».

Au soir des attentats de Paris, le Premier ministre belge, Charles Michel, avait quant à lui pointé la commune du doigt. « Je constate qu'il y a presque toujours un lien avec Molenbeek, qu'il y a un problème gigantesque. Les mois passés, beaucoup d'initiatives ont déjà été prises dans la lutte contre la radicalisation mais il faut aussi plus de répression », avait-t-il reconnu le 16 novembre 2015 à la télévision flamande VRT. « Nous allons travailler de manière intense avec les autorités locales. Le gouvernement fédéral est prêt à fournir plus de moyens pour améliorer la situation sur le terrain, dans tout le pays et dans les endroits où il y a des problèmes », avait- t-il promis.

Tout un pays concerné

La Belgique, petit pays de 11 millions d'habitants, est aussi, en Europe, celui qui compte le plus grand nombre de volontaires partis combattre en Syrie ou en Irak, proportionnellement à sa population. Quelque 494 "djihadistes belges" ont été identifiés : 272 sont en Syrie ou en Irak, 75 sont présumés morts, 134 sont revenus et 13 sont en route, selon les services de la Sûreté. Malgré le renforcement de sa législation antiterroriste, le démantèlement de filières de recrutement et de cellules terroristes depuis les années 1990 et les condamnations qui ont suivi, le pays reste un havre relativement sûr pour les djihadistes.

Un lieu d'exclusion sociale

Les préjugés ont la vie dure. Car avant d’être pointée du doigt comme un haut lieu du djihadisme international, le nom de Molenbeek était volontiers synonyme, dans l’esprit des Belges, de délinquance, pauvreté et trafics en tous genres. Un lieu d’exclusion sociale, où se concentre une forte population d’origine maghrébine, qui sombrerait d’année en année dans le repli identitaire, au point d’offrir des recrues de choix pour les prédicateurs de l’Islam radical.

Molenbeek

«Molenbeek a toujours été une commune populaire et un lieu d’arrivée pour des populations migrantes» explique Dirk De Block, devenu conseiller municipal en 2012 ((Parti du Travail de Belgique) après avoir travaillé durant 15 ans comme travailleur social dans une maison de quartier: «A la fin du XIXe siècle, les Molenbeekois avaient déjà cette mauvaise réputation qui leur collait à la peau. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si on avait installé une caserne de Gendarmerie juste en face, de l’autre côté du canal. Quand on est tout en bas de l’échelle, et que la vie est dure, on a aussi des mœurs plus dures».

A Bruxelles, les quartiers populaires sont situés au cœur de la ville. De la place communale de Molenbeek, il ne faut que 10 minutes pour atteindre les cinémas du boulevard de Brouckère. Cinq de plus pour aller flâner à la rue Neuve, la principale artère commerçante de la capitale. «La situation géographique n’explique pas tout» poursuit Dirk De Block. «Il est vrai qu’un jeune Molenbeekois est beaucoup plus proche du centre-ville qu’un jeune de Seine Saint-Denis. On peut pourtant affirmer qu’il est victime d’une forme de ségrégation. S’il a les mêmes droits, en théorie, qu’un jeune issu d’un autre quartier, il ne part pas avec les mêmes chances dans la vie. Il n’aura pas accès aux mêmes écoles. Il aura davantage de difficultés à trouver un emploi… La discrimination à l’embauche est une réalité, elle accentue le sentiment d’exclusion. C’est un terreau formidable pour les recruteurs islamistes». Plusieurs études corroborent ces propos. «Un jeune d’origine arabe ou subsaharienne a environ 3 fois moins de chances de trouver un emploi qu’un jeune d’ascendance belge», explique ainsi Corinne Torrekens, chercheuse en Sciences Politiques (Université Libre de Bruxelles) et spécialiste de l’Islam.

Fortement urbanisée, la densité de la population est parmi les plus élevées du pays, avec 15 727 habitants au km². Une population particulièrement jeune, qui souffre d'un taux de chômage élevé. Selon les chiffres actualisés de la Direction générale statistique, Statbel, 1 habitant sur 4 en âge de travailler est sans emploi. Sans oublier un niveau d'éducation relativement bas. Toujours selon Statbel, 1 habitant sur 5 détient un diplôme de l'enseignement supérieur. Pour le professeur Schepmanns de l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve, dans la majeure partie des cas, les facteurs socio-économiques s’avèrent les plus déterminants dans la genèse de la délinquance car ils ruinent les capacités de contrôle des parents. Outre qu’elle peut les déstabiliser sur le plan psychologique individuel, leur situation d’échec sociale risque en effet de décrédibiliser un discours normalisateur et intégrateur aux yeux de leurs enfants ; le même raisonnement valant au sein des fratries où le cadet observe la trajectoire de l’aîné.

En fait de démission, il faudrait donc se demander si certains parents ont encore la possibilité d’exercer un contrôle adéquat tant leur existence est difficile. Des jeunes sans éducation parentale mais aussi scolaire, sans emploi, délaissés par la société, constituent un terreau formidable pour les recruteurs islamistes. Ces jeunes sans avenir se réunissent et forment de grandes bandes. Ils ne se parlent qu’entre eux et se désocialisent facilement. L’on ne peut pas s’étonner que la commune de Molenbeek soit devenue une fabrique de jeunes terroristes.

On les voyait venir

« Il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir », aime répéter Tariq Ramadan. Et à Molenbeek, seuls ceux qui ont fermé les yeux pendant longtemps s’étonnent aujourd’hui de la poussée islamiste dans cette commune du centre de la capitale belge. En réalité, depuis de longues années, les politiques publiques ont démissionné à Molenbeek. Même le tram 18 qui traverse une bonne partie de la commune subit les soubresauts de l’exclusion sociale à laquelle est soumise Molenbeek. C’est le tram le plus court de Bruxelles et le moins entretenu. Quant aux stations de métro, elles sont régulièrement vandalisées et laissées à l’abandon. Les rues de la commune sont réputées pour le car-jacking qui s’y pratique régulièrement par des jeunes âgés d’à peine 14 ans. Le boulevard Léopold II en est le centre et la police aux abonnés-absents. Pendant de longues années, une grande partie des jeunes de Molenbeek, dont l’encadrement a été confié aux responsables religieux, s’est livrée à la petite délinquance dès la tendre enfance. Les petits délinquants d’hier sont devenus les grands terroristes d’aujourd’hui. Un constat est malheureusement fait et il est choquant : aussi longtemps que cette petite délinquance molenbeekoise ne touchait pas la « Belgique belge » de Zellick, Wemmel, Uccle, Quartier Européen, Drogenbos, Overijse, Etterbeek, etc, personne ne s’inquiétait. Mais la gangrène a pris de l’ampleur avec le temps et tout le corps est désormais touché. Plus personne n’est à l’abri. A qui la faute?

Hugues SEUMO