Rue_Heyvaert

« La Rue Heyvaert ! » ou tout simplement « La Rue », comme aiment l’appeler les aficionados. C’est la rue commerçante la plus connue et la plus fréquentée par les Africains à Bruxelles. Rue des affaires, rue des voitures d’occasion que raffole la clientèle venue de la lointaine Afrique. C’est la rue des toutes les histoires. On n’y échappe point. Pour cause ?

Elle est mitoyenne au célèbre Marché de l’Abattoir qui accueille chaque week-end des milliers d’étrangers vivant dans la capitale du Royaume et même au-delà. Ici, se côtoie toute la jeunesse africaine du Royaume. On y échoue parfois par choix. Parfois comme ultime recours dans un pays asphyxié, offrant très peu d’opportunités aux étrangers. Les nationaux ne sont pas mieux lotis. Quelle est l’histoire de la Rue Heyvaert ? Pourquoi les petits Africains y ont-ils élu domicile ? Qu’est-ce qu’on y trouve ? Nous avons mené l’enquête. Ambiance d’un samedi au paradis de la débrouille.

Bertrand T. est un homme d’affaires à Douala au Cameroun. Cela fait deux jours seulement qu’il est à Bruxelles, la capitale belge, capitale des institutions européennes. C’est la première fois qu’il visite la belle ville au cœur de l’Europe. Mais il n’est pas venu pour le tourisme. Il veut acheter quelques voitures d’occasions. Il s’est attaché les services de son « cousin » qui vit à Bruxelles depuis plus d’une décennie. Nous l’appellerons Cédric.

Cédric connait tous les coins de la ville. Il ne travaille pas. Il fait « des affaires », « du business ». Et la Rue Heyvaert ? Il s’y connait comme sa poche. Il y a ses habitudes. Nous sommes samedi, jour de grande affluence. Cédric y a conduit son cousin. La Rue grouille de monde et le spectacle est saisissant pour l’homme d’affaires. Depuis son lointain Cameroun, il avait entendu parler de « la rue où on vend les voitures. » Mais il n’avait jamais rien vu de tel. Il y est seulement depuis quelques minutes mais il s’est déjà fait une idée de l’endroit. « Tiens bien ton sac », lui lance Cédric.

Située non loin de la Gare de Bruxelles midi, la Rue Heyvaert est à la frontière de la commune d'Anderlecht avec celle de Molenbeek-Saint-Jean, à proximité du canal de Charleroi délimité par la rue Nicolas Doyen, la rue de Birmingham, la Place de la Duchesse de Brabant, la rue Isidoor Teirlinck, la rue Delaunoy. Plus de trente nationalités se côtoient ici. On y rencontre des vendeurs, rabatteurs, acheteurs de véhicules d'occasion, toutes marques confondues. C'est aussi dans cette rue que plusieurs objets de luxe sont vendus à bon prix. La Rue Heyvaert vit au rythme de ces activités qui ont fait d'elle l'une des rues les plus célèbres de l'Europe de l’ouest en matière de vente de véhicules d'occasion.

Il est un peu plus de 10 heures ce samedi 13 février 2016 lorsque Cédric et Bertrand arrivent à la Rue. Mais cela fait quelques heures que celle-ci est en mouvements. Un, puis deux, puis cent vendeurs à la sauvette convergent en masse pour la vente-flash quotidienne. Ils ne sont pas des vendeurs de véhicules, ni d'acheteurs. Sapés à l’excentrique, volubiles et hâbleurs, ils vont transformer l’artère en un foisonnant marché de pacotille. Durant des heures, sous un concert de cris et d’invectives, les transactions s’affolent. Les liasses de billets passent de main en main : ici pour le dernier sac Louis Vuiton, là pour des lunettes de soleil ou des ceintures, un parfum etc. Les clients viennent de toute la Belgique et même de l'Afrique (les acheteurs de véhicules d'occasion), alléchés à l’idée de trouver un smartphone cinq fois moins cher que dans une boutique ordinaire de téléphonie. Depuis leurs fenêtres, quelques riverains épient le spectacle, impuissants et résignés. Il est peu plus de 15 heures quand la rue commence à se vider et il ne reste alors qu’une bouillie de cartons piétinés.

Le centre névralgique des affaires

Les mauvaises langues présentent trop souvent la Rue Heyvaert comme un «centre mafieux» car ici tout y passe : vente des objets contrefaits, vol de véhicules, trafic divers, racket, marchands de sommeil. Mais depuis quelques années, la police y veille pour éviter que « le coin devienne un no man's land », nous confie Mamadou A., "tacleur " (sorte de commissionnaires clandestins, ndlr). Mamadou A. a quitté le Sénégal il y a quinze ans, poussé par la pauvreté. Depuis, il habite la Rue Heyvaert où il a fondé une association des tacleurs pour aider les rabatteurs. C'est cette association qui accueille les nouveaux venus. Ils se réunissent une fois par mois.

La rue Heyvaert, c'est une longue succession de garages, et à l'intérieur desquels on trouve des milliers de voitures venus de différents pays d’Europe et qui attendent de partir vers l'Afrique. Ici, les clients africains sont « des grands », nous confie une source. « Ils paient traditionnellement en argent liquide. Ils ne sont pas résidents et ils ont un temps bien limité pour faire leurs achats ». Même si depuis le 1 janvier 2014, ces paiements sont limités à 3 000 euros, ces clients d’un autre genre trouvent toujours des astuces pour payer en espèces sonnantes. D’ailleurs c’est le seul mode de paiement qu’ils connaissent chez eux.

Le royaume de la voiture d’occasion

Ils viennent des quatre coins de l’Europe et échouent presque tous, ici, à la Rue. Les véhicules d’occasions. Car c’est à la Rue que s'effectuent en grande partie les transferts de véhicules acheminés vers l'Afrique. Au 161 de la célèbre rue, on entre dans un hangar un peu plus grand que les dizaines de garages qui animent toute la zone. Là est situé Karim Export, vendeur et transporteur de véhicule vers l'Afrique. Ses garages sont remplis de Toyota et de Mercedes. Du rez-de-chaussée de son dépôt, on peut accéder à un bureau vitré. Là, devant un comptoir où deux femmes s’affairement, cinq clients africains, papiers et argent en main, attendent. Ils connaissent par cœur les tarifs, écrits au marqueur sur une grande affiche. On peut alors lire : « Douala : 410 EUR », « Lagos : 510 EUR », « Cotonou : 450 EUR ». Cela ne les empêche pas de demander confirmation des prix, en tendant les papiers de la Toyota qu'ils « envoient au pays. »

Dans un petit bureau voisin "interdit au public", Karim, fils de l'autre, surveille des écrans d'ordinateur et ce petit monde qu'il connaît par cœur. Depuis des années, Karim Auto a gagné, par le bouche-à-oreille, une inoxydable réputation de sérieux.

Pendant que nous y sommes, le téléphone ne cesse de sonner. De Douala au Cameroun où il vit, Louis K. appelle, angoissé. Il s'inquiète parce qu’il n’a pas encore obtenu le visa qu'il a demandé à l'ambassade de Belgique à Yaoundé un jour avant. Louis est un client régulier. Il vient à Bruxelles tous les six mois et achète une vingtaine de voitures, qu'il fait expédier par Karim Auto. Les employés de Karim Auto connaissent des dizaines de commerçants africains comme lui, "qui sont toujours pressés, aiment le commerce et sont, finalement, des gens très sûrs". Ils constituent une part majeure de la clientèle du vendeur.

Des acheteurs de voitures d’occasions installés en Europe et qui envoient régulièrement des voitures vers l'Afrique, la Rue en connait également des dizaines. Réguliers ou occasionnels, ces "exportateurs" de véhicules usagés trouvent leur bonheur en dépouillant les petites annonces des journaux gratuits ou en fréquentant les grands marchés en plein air de la voiture d'occasion en France, en Allemagne, au Benelux ou en Autriche. Ils consultent aussi les nombreux sites web dédiés à ce commerce, pas toujours très fiables. Ce flux d'acheteurs en "demi-gros" et de particuliers génère un commerce important. De ces bureaux sans grâce où l'essentiel des paiements se fait en liquide, Karim Auto exporte 12 000 à 15 000 véhicules chaque année. Mais il n’est pas seul.

A quelques rues, on trouve des correspondants de commerçants qui achètent en Europe et revendent eux-mêmes en Afrique. C'est le cas de Zeither, un Libanais, dont le grand garage se trouve sur le long du canal de Cureghem. Il fait partie des négociants assez puissants pour armer eux-mêmes des navires. L'homme, l'un des gros du secteur, ne vient jamais en Belgique, alors que l'essentiel des voitures qu'il envoie part d'Anvers. « Il vit à Beyrouth et règle tout par téléphone », explique un agent du port d'Anvers qui a requis l'anonymat.

La présence de grands opérateurs dans l'arrière-port d'Anvers qu'est Anderlecht explique que cette partie délabrée de la commune bruxelloise d’Anderlecht soit désormais entièrement consacré aux véhicules. Les anciens ateliers textiles, les boutiques et même les garages individuels des anciennes maisons ouvrières ont tous été transformés en garage d'exposition ou de "préparation" des véhicules à l'envoi. Petit ou moyen, chaque garagiste affirme disposer de « la voiture que vous voulez, même si vous ne la voyez pas ici ». On vous proposera donc ici : une Toyota Carina Année 1997 pour 1500 euros (environ 1 million de F CFA) avant marchandage. Un prix élevé mais le vendeur, libanais d'origine, se justifie : « vous n'en trouverez pas beaucoup de 1997, parce qu'en 1998 ils ont sorti l'Avensis ». La firme nippone est désormais très prisée en Afrique, mais son Avensis a un sérieux défaut : trop d'électronique pour un marché africain qui manque cruellement de matériel adapté aux réparations.

Un point de passage obligé

La Rue Heyvaert est devenue au fil des ans un passage obligé pour les Africains qui vivent ou visitent la capitale européenne. Plusieurs hommes politiques africains y sont allés voir notamment le président nigérien Mahamadou Issoufou, l’opposant

historique congolais Etienne Tsisekedi et même des officiers supérieurs des armées africaines à l’exemple du Général Asso du Cameroun, y ont leurs habitudes, assure Mamadou A . « Dans le quartier Heyvaert, il y a du positif. C’est la diversité culturelle. Mais aussi parfois du négatif », prévient-il, en nous conseillant de bien fermer nos sacs. Certains tacleurs sont également des pickpockets. Et ils ne sont pas loin de nous. Ils haranguent la foule compacte à la sortie du Marché des Abattoirs. Sur les trottoirs, ils y sont par dizaines et de nationalités diverses : Tous des Africains. A longueur des journées, ils sont debout par petits groupes organisés soit par pays soit par régions d’Afrique. Ils discutent en attendant de potentiels clients. Ils viennent ici pour "se chercher", se débrouiller. La Rue Heyvaert n’est-elle pas le paradis de la débrouille ?

Les Camerounais se sont spécialisés dans les véhicules de marque Toyota. Ils occupent l’entrée sud de la rue. Les ressortissants de l'Afrique de l'est connaissent mieux les Ford et Opel. Il ne maquerait plus qu’ils en fabriquent eux-mêmes. L'Afrique de l'ouest aime « les françaises » : Renault, Peugeot. Ses ressortissants sont là, aussi volubiles qu'ils ont l'air désœuvrés. Tous, des "tacleurs", amis ou relations des commerçants. Ils aident - contre rémunération - tous ceux venus à Anderlecht expédier un véhicule, à retirer du véhicule quelques pièces essentielles pour empêcher es désagréments à l'arrivée. Les vols étant devenus systématiques dans les ports africains. Mis « ces amis » aident aussi souvent les clients venus d’Afrique « à trouver un lieu pour dormir, à remplir les formalités d'expédition… »

En d’autres termes, le travail du "tacleur" consisterait à intercepter de potentiels acheteurs de voitures, leur servir de guide à travers les vendeurs, chargeurs etc. En contrepartie, il reçoit une triple commission venant à la fois du client, du vendeur et du transporteur de voitures. Selon Mamadou, notre guide, il n'existe pas de tarif fixe dans ces transactions, tout se négocie. « Il y a des jours où un tacleur peut gagner 100, voire 300 euros ». On entend alors parler le wolof comme dans les rues de Dakar, le pidgin (langue parlée au Cameroun et au Nigéria se situant entre l’Anglais et les langues locales). Sans oublier les langues peuhles etc.

« N’importe quel Africain sans papier, nouvellement arrivé à Bruxelles peut en faire un point de repère. Les Africains de tous bords, pour démarrer leur intégration dans la vie des affaires à Bruxelles, sont obligés de passer par la Rue Heyvaert. » L’affirmation péremptoire de Mamadou n’est cependant pas toujours vérifiée. C’est un lieu " de baptême" c'est-à-dire un lieu où on doit apprendre en tant que sans papier à gagner sa vie. « Dans l’associatiion, il nous arrive de recevoir ou d’avoir des appels de compatriotes qui débarquent fraîchement de l'Afrique », complète Mamadou. Progressivement, « on est arrivé à mettre en place un réseau qui n’existait pas avant. Nous devons nous atteler à organiser un tout petit peu plus le mode de fonctionnement des primo arrivants sans papiers dans le quartier pour que cela puisse être plus profitable à la communauté ».

Cimetière des intelligences ?

Ils sont nombreux ceux qui, -arrivés en Belgique depuis des années, ayant vécu en situation irrégulière et ayant travaillé à la Rue Heyvaert-, refusent d’abandonner le travail de tacleur. C’est ainsi que l’on retrouve désormais parmi eux, des personnes en situation administrative régulière ou même naturalisées belges. « Evidemment, le travail de notre association envers ces tacleurs qui ont déjà les papiers se complique «lorsqu'ils refusent de quitter la Rue Heyvaert». Il faut trouver les mots et le ton pour le «dire aux gens».La priorité est alors donnée à l’accompagnement. Les membres de l’équipe se chargent de prendre un rendez-vous auprès des services sociaux locaux pour mieux encadrer cette catégorie d’Africains en Europe. A titre d’exemple, en 2015, près de 15 tacleurs accompagnés ont trouvé du travail par le biais de la Maison de l'emploi d'Anderlecht. Si ces succès sont incontestablement utiles, l’association de Mamadou continue ses campagnes de terrain. «On espère que la situation va changer car pour l’instant on creuse du déficit», déplore Mamadou.

Pour la petite histoire…

Le choix du secteur de la vente de véhicules de seconde main remonte au tout début des années 80. Toutefois déjà au début du 19ème siècle, le marché aux bestiaux se tenait au centre de Bruxelles, non loin de la commune d’Anderlecht. D’autres communes possédaient alors leur propre abattoir mais à la fin du 19ème siècle, ils seront réaffectés ou démolis. Aussi pour des raisons d’hygiène, il sera décidé de déménager les activités d’abattage à la périphérie de la ville. C’est dans ce double contexte que naît l’abattoir d’Anderlecht.

Parallèlement, il va se développer dans le quartier de l’abattoir et principalement dans la rue Heyvaert des activités liées au traitement de la viande. Le secteur n’investit pas suffisamment dans la modernisation, l’application de nouvelles normes européennes dans le traitement de la viande entraîne progressivement le départ des bouchers vers des installations neuves et modernes qui viennent d’être construites dans le zoning industriel d’Anderlecht. 1983, les abattoirs d’Anderlecht sont menacés de fermeture. Ces époques charnières marquent le déclin des activités de boucherie. La taille des bâtiments industriels, la haute capacité de résistance des planchers, l’éclairage naturel, les systèmes de levage attirent le secteur de la voiture d’occasion. Cette attirance fut amplifiée par le fait que les parkings des abattoirs organisent dans les années 80 un marché de la voiture d’occasion, où les particuliers pouvaient offrir leur véhicule à la vente.

Le potentiel était donc bien réuni pour transformer l’économie du quartier. Cette transformation connut un essor par les demandes des marchés égyptien, libanais et africain. C’est dans ce contexte que le quartier Heyvaert connaît sa renommée internationale pour le commerce de véhicules d’occasion. Les activités connexes des commerces satellites vont également se développer dans le quartier, mais resteront étroitement liés à la voiture ou à l exportation de vieux appareils électroménagers (frigos, TV, cuisinières), pneus, pièces de rechanges de voiture, vieux matelas, etc.

Pour Mamadou, la Rue Heyvaert est la rue de son avenir. La réussite dans les affaires. Son aventure à la Rue, c’est le rêve de toute une génération de son continent. Vivre à l'abri du besoin, se vêtir, avoir des voitures dans son garage, sa maison. Mamadou en tant que tacleur est propriétaire de deux villas au Sénégal. Mais comme beaucoup de ses amis, il ne se voit pas comme un modèle de réussite car selon lui, une fois fini avec la rue Heyvaert, les papiers en poche, il faut travailler légalement pour préparer sa retraite... Même s'il est vrai que plusieurs Africains qui débarquent en Europe sont pour la plupart âgés et ne travaillent que pour moins de 20 ans pour bénéficier d’une modeste retraite.

Par Hugues SEUMO