Cameroun : Dakolé Daïssala ‘’J’ai peur du coup d’Etat’’
Daïkolé Daïssala revient sur la récente arrestation de plusieurs officiers de l’armée nationale. Ces Toupouri, une tribu du nord Cameroun, sont soupçonnés par le pouvoir en place à Yaoundé d’avoir récemment fomenté un coup d’Etat avorté contre le régime. Une situation qui fait grincé les dents.
Quand on a été 7 ans en prison pour un coup d’Etat, est-ce que le terme coup d’Etat suscite un frémissement en vous ?
Oui, mais pas parce que j’en ai peur. Mais en tant que démocrate, je suis par principe opposé à tout ce qui fausse le jeu démocratique. Le coup d’Etat pour moi ce n’est pas la solution, surtout quand on a affaire aux gens qui ne sont pas du tout préparés pour gérer un pays. Et surtout quand on a affaire à des gens comme j’ai eu à le constater à mes dépens. Je peux en parler avec un peu plus d’autorité que j’ai eu à en pâtir dans ma chair et dans mon esprit. Quand on a affaire à des gens dont l’éducation a laissé si peu de place à l’humanisme, il faut bien que vous vous engagiez dans la voie de la barbarie intégrale. Parce qu’il y a parmi ces gens qui sont vraiment des animaux qui ont jusqu’à des instincts animaliers. Remettre un pays entre des mains aussi inexpertes, je pense qu’il y a le droit pour chaque citoyen avisé d’avoir les frissons.
Ça vous semble être un spectre menaçant ?
C’est extrêmement dangereux, parce que c’est de la provocation irresponsable. Quand on vous dit qu’on arrête des officiers, même pas d’une seule région, mais d’une seule tribu, qui est la mienne, les Toupouri, des jeunes gens, il y a de quoi se poser des questions.
Vous avez des assurances qu’il n’y a rien de sérieux derrière tout ça ?
Un coup d’Etat c’est un clash pour changer un système. Or le système enveloppe toute la société. Or, un groupe d’hommes ne peut pas se lever pour faire un coup d’Etat sans que vous ayez à bénéficier des complicités à tous les niveaux du compartiment social. Alors ces jeunes gens que je ne connais pas. J’en connais un seul qui est civil, le directeur de l’Alliance biblique du Cameroun dont on attend toujours la libération. Un civil, d’où lui viendront les armes ? Quand on nous parle d’armes et qu’on nous dise qu’en fait, c’est des uniformes pour douaniers saisis au port de Douala… On sait où le coup peut partir, nous, les Toupouri.
Alors vous savez quoi ?
Le coup peut partir de nos amis qui sont conscients que nous avons toujours été le noyau de résistance dans ce genre d’aventure. Le coup d’Etat du 6 avril. S’il a échoué, les autres le savent. C’est parce que nos éléments ont refusé le combat. Quelle est l’unité qui est venu rétablir la légalité républicaine ? Ce sont les para de l’unité aéroportée de Koutaba. Quand ils ont pris la décision de se mettre du côté de la légalité républicaine, que les autres unités venant d’Ebolowa se sont mises dans la danse. Ces éléments étaient commandés par un colonel Toupouri. Qui, pendant que les autres résonnaient en terme de vengeance, en 1992, malgré ce qui lui est arrivé, a pu s’investir pour se mettre au dessus des considérations de bas étage ? On appelle cela courage, mais il fallait un peu quand-même pour résister à toutes les pressions et à toutes les menaces de mort. Alors, je vous dis, c’est un coup grossier monté par ceux qui savent qu’il faut virer tous les éléments Toupouri de l’armée et de la fonction publique pour nous amener à réagir par dépit en disant, voici Paul Biya que vous avez soutenu jusqu’ici, voici ce qu’il vous fait. Nous allons faire preuve de plus de maturité que ça. Alors nous allons restituer à chacun sa part de responsabilité. Si on a abusé de la naïveté, de la cupidité de votre ministre de la Défense, c’est son problème. En tout cas, la responsabilité première incombe au président Paul Biya.
Vous avez pu le saisir des réflexions que vous livrez là depuis qu’on parle de cette affaire?
Pourquoi je vous le dirai ?
Pour l’information des citoyens…
Alors dites aux citoyens que c’est un piège tendu à Paul Biya et nous lui demandons de prendre ses responsabilités parce que nous ne pouvons pas soutenir des gens qui posent des actes irresponsables
Vous disiez tout à l’heure que vous récusiez ce jeu de balancier du pouvoir entre le nord et le sud. Est-ce que c’est un jeu qui vous semble plus ancré dans les mentalités ou alors c’est un jeu auquel se livre ceux qui n’ont rien à faire ?
Quand on me pose le problème de la succession de Biya en terme de nord-sud, je dis ça n’a pas de sens pour un démocrate. Le mode de dévolution du pouvoir qui a prévalu entre Biya et Ahidjo, c’était à une époque. Et je crois que cette époque est révolue. Aujourd’hui nous nous inscrivons dans un contexte démocratique. Laissez les Camerounais choisir entre plusieurs candidats crédibles, celui qui est plus à même de mener à bien notre destin commun.
Y compris s’il a passé 25 ans dans la magistrature suprême ?
Je ne sais à qui vous pensez mais je tire ce raisonnement dans un contexte démocratique et je me sers encore de la constitution du Cameroun. Si vous êtes déjà fixé sur la révision de la Constitution, je ne suis pas encore fixé tant que ce n’est pas encore devenu une nouvelle loi fondamentale.
Dakolé Daïssala, à 64 ans, quel sera votre prochain combat ?
Mon combat demeure le combat pour la démocratie. Je vous l’ai dit tout à l’heure, la liberté est mon credo politique, la liberté est ma religion. J’estime que le peuple camerounais a encore besoin de beaucoup de liberté. Non seulement pour ce qui le crétinise en posant le problème politique au niveau du sous-sol mais par rapport à tous ceux qui refusent de voir les choses autrement que par rapport au ventre parce que les gens ne comprennent pas qu’en 1997, je décide de quitter le gouvernement, et qu’en 2007, je remercie le chef de l’Etat de m’avoir déchargé. Les gens ne comprennent pas que je raisonne comme cela.
Equinoxe télévision : Valentin Siméon Zinga