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23 juillet 2008

Afrique : Thierry Amougou "C’est aux Africains de prendre leur avenir en main "

Thierry_Amougou181008275Après une récente analyse profonde de la crise financière mondiale actuelle dans l’une de nos éditions en passant par les raisons de l’enchaînement mondial de la crise, les leçons par rapport au modèle de développement dominant en Afrique Noire, dans cette dernière partie de l'entretien accordée à Camer.be par Thierry Amougou , le  Maître de conférence à l’Université catholique de Louvain-La-Neuve en Belgique jette un regard sur l’incidence de cette crise financière en Afrique et sur l’avenir des financements étrangers des projets en direction de ce continent.

Avec l’avènement de la crise financière mondiale actuelle, une psychose s’est emparée des clients des banques commerciales dans certains pays africains à l’instar du Cameroun. Certains n’hésitent pas à retirer leur épargne. Est-ce à dire qu’on ne doit pas minimiser l’impact de cette crise financière sur les économies ?

Comme je viens de vous le dire il y’a sûrement un effet mémoire qui agit au Cameroun et qui rappelle aux Camerounais les pertes sèches d’argent subies lors des multiples malversations de certains membres du gouvernement au sein du Crédit Agricole du Cameroun et d’autres banques camerounaises. Pour parler comme dans mon village, un proverbe dit « qu’un pied qui a déjà été mordu par un serpent a peur même d’une mouche qui se pose sur lui ». Les autorités bancaires doivent informer les populations car les suspicions et les asymétries d’informations créent la défiance. Si les épargnants camerounais et africains posent des questions auxquelles ils n’ont aucune réponse crédible, il est normal qu’ils soient inquiets et retirent leurs épargnes des banques. Ce que je peux dire aux Camerounais est que le système bancaire est de moins en moins public et que s’il y’ a un problème, ils peuvent revendiquer leurs droits et avoir gains de cause car ils ont désormais majoritairement affaire à des entreprises bancaires occidentales soutenues par leurs Etats.

Je vous parlais tantôt de la hausse possible du coût du crédit et du durcissement des conditions d’octroi. Je crois que c’est de ce côté-là que la crise va aussi affecter les pays africains où les banques ne faisaient déjà pas confiance aux entrepreneurs africains avant la crise financière. A ce niveau, les effets peuvent être plus pernicieux encore car le relaie entre une crise financière et une crise de l’économie réelle se fait par le canal du crédit bancaire dans des économies d’endettement comme les économies africaines : pas de crédits, pas d’investissements, pas de création d’emplois, pas de revenus pour les ménages et pas de consommation. Le cycle d’une récession peut s’enclencher même si nous n’y sommes pas encore.

Quand on regarde de près la plupart des gros projets en Afrique et qui sont financés par des fonds des puissances étrangères. N’y a t-il pas de raison de craindre pour l’avenir de ces projets ?

Il y a bien sûr de grandes raisons d’assister à un ralentissement de l’activité économique en Afrique Noire. Vous savez, en économie il faut, comme en comptabilité, toujours raisonner en partie double. Il faut toujours regarder du côté de l’offre et du côté de la demande. De nombreux pays africains (Nigeria, Angola, Guinée Equatoriale, Gabon…) ont bénéficié de la hausse du cours des matières premières ces derniers temps. L’Afrique connaît de ce fait un taux de croissance moyen de près de 5% d’après le FMI. Mais celui-ci risque de chuter l’année prochaine car les acheteurs des produits subsahariens que sont les pays occidentaux vont sûrement connaître une récession. Par ailleurs, si ces pays occidentaux sont en crise, la Chine, grand investisseur en Afrique, ne pourra pas vendre autant aux pays occidentaux et connaîtra aussi une baisse d’activité. Ce qui se traduira certainement par une baisse des investissements directs étrangers en Afrique Noire. La même réduction drastique peut aussi toucher l’aide publique au développement et certaines activités de micro crédits dont les montants dépendent beaucoup de la santé économique des pays donateurs du Nord. Nous retrouvons ici l’interdépendance dont je parle entre toutes les économies à l’heure de la mondialisation. Les pays africains qui ont accumulé des réserves de change (épargne nationale) grâce à l’exploitation pétrolière doivent alors les utiliser à bon escient dans les jours qui viennent.

L’ancien ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, a estimé jeudi dernier que l’économie africaine est à l’abri de la crise financière qui secoue le monde. Selon ce dernier, «La situation de l’Afrique par rapport à l’économie globale, qui est une situation relativement marginale, la protège en quelque sorte parce que c’est dans la partie la plus intégrée du système financier mondial, avec comme centre les Etats-Unis, que les répercussions vont être les plus fortes». Que vous suggère ce point de vue ?

Cette déclaration de monsieur Hubert Vedrine ne vient que confirmer tout ce que je viens de vous dire sur les économies subsahariennes. Si vous reprenez les trois images que j’ai données : celle du petit et du grand arbre qu’on abat et des dégâts qu’ils causent dans la forêt ; celle de la propagation de l’onde de choc du volcan en éruption ou du tremblement de terre par rapport à l’épicentre et aux zones plus éloignées et, finalement, celle de la chance des faibles et des pauvres, vous vous rendrez compte qu’on dit exactement la même chose avec des illustrations matérielles en plus chez moi.

Ce que démontre en plus cette situation, c’est que l’Afrique ne représente rien dans l’économie mondiale (2% des échanges en gros) et que le monde économique peut se faire sans elle tant son absence de l’épicentre de la crise le confirme. D’autres pays émergents en dehors de la Chine et de l’Inde, notamment l’Argentine, le Brésil…. connaissent aussi la crise plus fortement que le continent noir pour la même raison. Donc, même si notre retard économique est notre chance dans cette crise, il ne faut pas oublier que c’est aussi notre malchance pour le droit à la parole dans le concert des nations. Nous devons donc beaucoup travailler pour compter demain.

Un dernier mot

Pas un dernier mot mais plusieurs. D’abord un merci à camer.be d’avoir bien voulu me passer la parole pour parler de cette crise avec les Africains. Enfin, que l’Afrique Noire mesure par cette crise, l’ampleur de son retard économique, la quantité de travail qu’elle doit abattre pour se développer, et les erreurs des pays développés à éviter dans le développement de son système financier en particulier, et de son développement en général. Les efforts colossaux que les pays riches mettent pour sauver leur système montrent que la charité bien ordonnée commence toujours par soi-même. Si l’Afrique Noire est toujours victime, 50 ans après les indépendances, de la détérioration chronique des termes de l’échange et de la volatilité des cours des matières premières, alors ses structures productives ne sont pas statiques mais stationnaires. C’est aux Africains de prendre leur avenir en main et de diversifier leurs structures productives afin de sortir de cet état structurel stationnaire. Ceci peut se faire en affectant l’épargne accumulée pendant les périodes favorables, non dans la construction des villas personnels et vers les comptes bancaires en Suisse, mais dans des réformes de structure de notre appareil de production.

© Camer.be : Propos recueillis par Hugues SEUMO

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